Le 28 décembre 1918
Cher Journal,
Que t'écrire ? Quoi te dire ? L'année que nous espérons tant est devenue pour moi l'une de mes pires années de ma vie. Si ce n'est la pire. Comment vais-je faire pour lui survivre ? Cette femme était ma lumière, mon soleil, ma raison de vivre et ... Elle n'est plus. Phélomène nous a quitté un soir de mars 1918 ... elle s'est effondrée au sol sans que je ne puisse rien faire pour l'aider...



Je n'y arrive pas ... je ne surmonte pas cette perte ... Phélomène et moi, c'était pour la vie. Depuis tant d'année, nous nous sommes soutenus dans les épreuves que nous avons traversée, nous nous sommes réjouis pour tout les bonheurs que nous avons vécu ... je ne sais pas vivre seul. Ne plus rien avoir à partager avec ma moitié me brise le cœur. Je ne suis pas le seul à souffrir. Je vois bien mes filles tristes depuis ce terrible jour ... et même les bisous de mon petit Marcel n'arrive pas à me réconforter. Je préfère alors m'isoler dans mon petit coin de pêche... Le silence et la nature me permettent de me souvenirs des instant avec ma douce épouse.




Heureusement, je peux compter sur le soutien de mes enfants ... enfin de mes filles. Mon pauvre fils n'étant toujours pas revenu de guerre. Victor, accompagnée de ses filles, est venu me voir aussi ... Il sait ce que je ressens ... lui même a connu ça avec la perte de sa première femme Lucie. "Son seul véritable amour" comme il dit. Il m'avait aussi redonné espoir concernant la fin de la guerre ... d'après lui, la guerre était sur le point de s'arrêter rapidement. Je ne le croyais pas .... Je pensais ne jamais revoir Georges, Auguste ou Arthur en vie un jour...





Et pourtant, le 11 novembre, la fin de la guerre fut proclamée grâce à l'armistice. Je ne pourrais pas t'écrire ce que j'ai pu ressentir ... comme un énorme soulagement, un poids quittait mes épaules en cinq secondes à peine. Et puis comme une envie de vomir soudainement, envie de rire et de pleurer à la fois. Le couvre-feu de 23h fut interrompu pour la première depuis des années ... tout le village était en fête. Je n'y suis pas allé, je n'avais pas le cœur à rire et à chanter. Augustine et Joséphine, elles, y sont allées. Elle étaient tellement heureuses. Ce 23 novembre, Joséphine a fêté son anniversaire, elle a prit dix-huit ans déjà. J'ai donc deux filles prêtes à marier chez moi ... Avec le retour des hommes, j'espère qu'elles trouveront chacune l'homme qui leur faut.

Parce que la vie ne me fera aucun cadeau ... juste après avoir apprit avec joie la fin de la guerre, deux hommes inconnus sont venus frapper à ma porte ... L'air grave, l'un d'eux m'annonce la terrible nouvelle: Mon fils est mort. Jamais plus je pourrais le regarder, jamais plus je pourrais lui dire qu'il m'a terriblement manqué, jamais plus je pourrais lui dire que malgré tout, je l'aimais. Mon fils, ce fils que nous n'avions pas vu grandir, qui nous a été enlevé si jeune par mon père et que maintenant la guerre nous a prit, est décédé l'année dernière ... Sa dépouille, ce qu'il en reste, me revient. Je suis une fois de plus meurtri ... c'est comme un poignard plantait dans mon cœur ... Dans sa tombe, Phélomène doit se retournée ... Comment ai-je pu faire croire à mon fils qu'il n'avait aucune valeur dans sa propre famille ? Savoir qu'il a quitté ce monde en pensant que je ne l'aimais pas me détruit, me dégoûte. Comme c'est difficile... Phélomène n'est pas là pour m'aider à surmonter cette perte ... je suis entourée de personnes qui n'ont pas connu Jr et pire encore, qu'ils ne soupçonnent même pas de son existence.



Début décembre, le 3, j'ai aperçu au loin une silhouette ... une silhouette que je connaissais. Un jeune homme blond en tenue militaire. Il était debout, il attendait là ... sans faire de bruit. Je n'étais pas le seul à l'avoir vu ... Justine, avec le petit Marcel dans ses bras , a couru vers lui! Des sanglots se sont fait entendre ... Georges était de retour ! Très vite les filles se sont précipitées dans ses bras ... Georges ne disait aucun mot ... rien. Il enlaçait les corps qui venaient vers lui les uns après les autres. Sans oublier Fifi qui lui a fait la fête.




Et puis ce fut moi. Je me suis approché de mon garçon ... de mon fils survivant de cette guerre. Comme il avait changé ... Une peau marquée par des brûlures, une barbe recouvrant son visage ... des yeux éteints. Il n'avait que vingt-six ans et il en paraissait dix de plus. En m'approchant de lui, mes jambes flageolaient ... je le voyais, il cherchait des yeux sa mère ... sa pauvre mère. Comment lui dire qu'il est arrivé trop tard ? En me voyant, les yeux larmoyants ... il a compris. Je l'ai prit dans mes bras et nous nous sommes tout deux effondrés au sol. Je n'avais plus aucune fierté ... pleurer devant mes filles, et mon petit-fils ne m'importait peu ... je tenais enfin mon fils dans mes bras. Puis nous sommes allées sur la tombe de Phélomène. Il était désemparé ... Il est resté pendant deux heures ... là au fond du jardin. Il ne parlait pas.




Du coté de mes gendres, ils ont eux aussi retrouvé leur famille. Je suis heureux pour mes filles ... mais ces retrouvailles n'ont fait que rouvrir la plaie pour Honorine et ses enfants. Emile n'est pas là ... De plus Honorine a été bouleversé d'apprendre la mort de son frère ... Elle me reproche aujourd'hui de ne pas lui avoir donné la chance de revoir Jr ... de l'avoir laisser partir une seconde fois...



Georges ne parle pas de la guerre ... Il est si loin de nous. Il ne nous parles presque pas et quand il parle, c'est pour hausser le ton. C'est un homme détruit ... Justine est patiente, elle demande à Marcel de ne pas embêter son père... Un soir, il est venu vers moi ... les yeux rempli de larmes. Il m'a regardé ... et m'a dit: " Jr est mort dans mes bras ... Le 3 septembre 1917. Je l'ai pas laissé papa ...Je ne voulais pas décevoir une fois de plus maman." J'ai voulu l'enlacer ... il m'a rejeté, puis est allé une fois de plus sur la tombe de sa mère.
Jr est mort le jour de son anniversaire ... à 29 ans. Dans les bras de son frère. Il n'était pas seul ... cela me réconforte ...Même si je sais que Georges gardera toujours le remords d'avoir déçu sa mère ... A jamais.
